| Les sectes en France |
N° 2468 |
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AU NOM DE LA COMMISSION D'ENQUÊTE (1) SUR LES SECTES,
M. Alain Gest,
Rapporteur
M. Jacques Guyard,
Députés.
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Droits de l'Homme et libertés publiques.
88 membres de la secte des Davidsoniens morts par suicide ou à l'issue d'affrontements avec la police à Waco au Texas le 19 avril 1993 ; 53 membres de la secte du Temple solaire morts suicidés ou assassinés en Suisse et au Canada le 4 octobre 1994 ; 11 morts et 5.000 blessés dans l'attentat au gaz perpétré dans le métro de Tokyo par la secte Aoum le 5 mars 1995 : sans revenir sur des faits plus anciens - mais tout le monde a encore en mémoire le suicide collectif des 923 membres du Temple du Peuple au Guyana en 1978 - voilà, sur moins de trois ans, le bilan des agissements criminels les plus graves dont se sont rendues coupables certaines sectes. Lorsque surviennent de tels faits, les media s'empressent de titrer sur le phénomène sectaire, l'opinion s'émeut - à juste titre - puis l'attention retombe jusqu'à l'épisode spectaculaire suivant qui fera l'objet du même traitement. Mais, pendant ce temps, un certain nombre de sectes continuent insidieusement à accomplir leurs méfaits quotidiens dans l'indifférence quasi-générale.
Le rapport rédigé par Alain Vivien à la demande du Premier ministre et publié en 1985 sous le titre " les sectes en France : expression de la liberté morale ou facteurs de manipulation " , qui présentait une photographie du phénomène sectaire et en analysait les principaux aspects avant de formuler un certain nombre de propositions, a eu le grand mérite de constituer la première étude approfondie et objective sur les dangers des sectes et d'alerter les pouvoirs publics et l'opinion sur une réalité jusque là fort mal connue. Cela étant, voici maintenant plus de dix ans que ce document a été réalisé, et force est de constater que, les mesures qu'il préconisait étant pour la plupart, malgré leur intérêt et leur simplicité, restées lettre morte, les sectes continuent de prospérer en exploitant, pour leur plus grand profit, le désarroi dans lequel l'évolution de notre société plonge nombre de nos contemporains, prêts à se laisser abuser par l'apparente spiritualité d'un discours dont ils ont l'illusion qu'il peut apporter la réponse à leurs attentes.
Il était donc légitime que la représentation nationale se préoccupe de prendre la mesure d'un phénomène dont l'évolution, depuis le rapport de M. Alain Vivien, est mal connue, d'apprécier les dangers qu'il fait courir aux individus et à la société, et de faire le point des mesures nécessaires pour le combattre. Aussi l'Assemblée nationale a-t-elle, en adoptant à l'unanimité le 29 juin dernier la proposition de résolution présentée par M. Jacques Guyard et les membres du groupe socialiste, créé une commission d'enquête " chargée d'étudier le phénomène des sectes et de proposer, s'il y a lieu, l'adaptation des textes en vigueur " .
Constituée le 11 juillet dernier, la Commission a décidé, lors de la réunion qu'elle a tenue le 18 juillet pour organiser le déroulement de ses travaux, de placer sous le régime du secret l'ensemble des auditions auxquelles elle procéderait afin de permettre la plus grande liberté de parole aux personnes dont elle solliciterait le témoignage. En application de l'engagement pris auprès des témoins, le présent rapport ne comportera donc pas en annexe le compte-rendu des auditions qui ont nourri les réflexions de la Commission, ni même la liste des personnes qu'elle a entendues. Dans le même esprit, n'est pas mentionnée dans le rapport l'origine des propos dont il est fait état.
Vingt auditions ont été effectuées dans ces conditions, pour une durée globale de vingt et une heures. Elles ont permis à la Commission de prendre connaissance des informations, de l'expérience et des analyses de personnes ayant, à des titres divers, une connaissance approfondie du phénomène sectaire, qu'il s'agisse de responsables administratifs, de médecins, de juristes, d'hommes d'Eglise, de représentants d'associations d'aide aux victimes de sectes, et, bien sûr, d'anciens adeptes de mouvements sectaires et de dirigeants d'associations sectaires. La Commission a, par ailleurs, sollicité le concours de diverses administrations pour tenter d'affiner au mieux la connaissance du champ de son étude. Force lui est de constater qu'il a été répondu à ses demandes avec un empressement et un zèle inégaux. Si le ministère des Affaires sociales, celui des Affaires étrangères, la Préfecture de Police de Paris et, surtout, le ministère de l'Intérieur (Direction centrale des Renseignements généraux), ont aidé très efficacement la Commission dans ses recherches et ses réflexions, le ministère de l'Economie et des finances (Direction générale des impôts), et le ministère de la Justice (Direction des affaires criminelles et des grâces) n'ont en effet transmis que très tardivement les informations dont ils disposent.
Tel qu'il est présenté dans le présent rapport, le résultat de l'ensemble des travaux menés par la Commission décevra ceux qui se seraient attendus à y trouver des révélations ou des anecdotes inédites. Elle n'avait pas les moyens, et, au demeurant, ce n'était pas ainsi qu'elle concevait sa mission, de se livrer à des recherches ou à des mises en cause qui relevaient de la compétence des services de police et, le cas échéant, de la justice. En s'appuyant sur le travail d'un très grand intérêt réalisé par la Direction centrale des Renseignements généraux, sur les recherches et les analyses menées par des spécialistes de différentes disciplines, enfin, sur les témoignages oraux ou écrits de personnes ayant elles-mêmes vécu au sein d'une secte ou dont les proches ont connu ou connaissent cette expérience, elle a tenté d'appréhender au mieux une réalité mouvante, complexe et souvent travestie de faux-semblants.
Comme on le verra, elle a été, dès l'abord, confrontée à la difficulté de définir le terme de sectes pour délimiter le champ de son étude. Néanmoins, elle a choisi de ne pas se laisser arrêter par ce qui n'est en réalité qu'un faux obstacle, et de suivre avec persévérance une démarche empirique que d'aucuns pourraient juger insuffisamment ambitieuse mais dont la modestie cache un souci de réalisme et d'efficacité. C'est donc sans esprit de système, sans a priori d'aucune sorte, et en prenant toujours le plus grand soin de ne pas procéder à des amalgames abusifs ni de tomber dans la paranoïa, sans pour autant faire preuve d'angélisme ou, au moins, de naïveté, que la Commission a tenté d'apprécier les contours d'un phénomène qui, bien que difficile à appréhender, semble se développer, avant de constater qu'il revêt des formes diversifiées et se caractérise souvent par des pratiques dangereuses, et, enfin, de dégager les moyens d'une riposte adaptée à cette dangerosité.
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La Commission a tout d'abord cherché à apprécier l'ampleur actuelle du phénomène sectaire et, à la lumière de certaines de ses caractéristiques ainsi que de son évolution récente, à dégager les tendances probables de son devenir. Malgré les difficultés qu'elle a rencontrées à définir le phénomène faisant l'objet de son étude et à le mesurer, il lui est apparu qu'il recèle des potentialités d'expansion qui doivent justifier une vigilance accrue de la part des pouvoirs publics.
A.- UN PHÉNOMÈNE DIFFICILE À DÉFINIR
A priori, l'approche du phénomène des sectes, comme de tout autre, suppose que ce concept soit clairement défini.
Or, toutes les études, tous les ouvrages consacrés aux associations dites sectes reconnaissent la difficulté d'une telle démarche, que la Commission a mesurée tout au long de ses travaux : en effet, la notion de secte, particulièrement difficile à définir dans le langage courant, est totalement inconnue du droit français.
A l'évidence, cette situation n'a pu que rendre sa tâche plus ardue. Ayant été confrontée à cette difficulté dès le début de ses recherches, la Commission n'a pas voulu se laisser enfermer dans l'alternative à laquelle elle conduit logiquement : soit tenter de donner une définition juridique à la notion de secte destinée à servir de base à la suite de ses travaux, au risque de heurter le principe de la liberté de conscience, soit considérer qu'elle ne pouvait valablement continuer à travailler en raison de l'impossibilité de procéder à une telle définition. Elle a, avec modestie mais aussi dans un souci d'efficacité, suivi une démarche empirique, en constatant l'existence d'organismes divers communément dénommés sectes et en cherchant à préciser les contours de ce qui peut être englobé sous cette appellation pour en dégager les caractéristiques qui peuvent justifier que l'on s'y intéresse, voire que l'on s'en préoccupe.
1.- L'impossible définition juridique
L'absence de définition juridique des sectes en droit résulte de la conception française de la notion de laïcité.
L'origine de cette conception est à rechercher dans l'article 10 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen qui dispose que " nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public institué par la loi " . Les rédacteurs de la Déclaration ont ainsi clairement posé le principe de la neutralité de l'Etat, de sa discrétion à l'égard des opinions religieuses.
Cette attitude doit être complétée par une approche plus positive, qui confie à l'Etat le soin d'assurer à chacun le libre exercice de la religion qu'il a choisie : l'article 2 de la Constitution du 4 octobre 1958 précise ainsi que la France, République laïque, " assure l'égalité devant la loi des citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion " et qu'elle " respecte toutes les croyances " . Cette consécration constitutionnelle récente avait été ébauchée par le préambule de la Constitution de 1946 qui, quels que soient les débats relatifs à sa portée juridique, rappelait l'attachement du peuple français à la déclaration de 1789 et aux " principes fondamentaux reconnus par les lois de la République " .
Le régime juridique des cultes qui résulte d'une telle conception de la laïcité est tout entier contenu dans les deux premiers articles de la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Eglises et de l'Etat, qui disposent que " la République assure la liberté de conscience ] garantit le libre exercice des cultes " (art. 1) et qu'elle " ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte " (art. 2).
Le principe de neutralité de l'Etat signifie donc que les croyances religieuses ne sont pas un fait public sous réserve des restrictions liées au respect de l'ordre public, que le fait religieux relève des seuls individus, de la seule sphère privée des citoyens.
Ainsi s'explique que l'Etat, fidèle à son " indifférence " affichée à l'égard des religions, n'ait jamais donné une définition juridique de celles-ci. Si la doctrine admet qu'elles se caractérisent par la réunion d'éléments subjectifs (la foi, la croyance) et d'éléments objectifs (le rite, la communauté), nulle définition d'une religion ne peut être constatée dans le droit positif.
Celui-ci se borne à réglementer la vie des structures juridiques ainsi que des pratiques sociales qui constituent le support des religions (associations, cultuelles ou non, congrégations religieuses) ; il n'opère aucune distinction juridique entre les différents cultes, n'effectue aucune discrimination, positive ou négative, entre eux.
On conçoit dès lors l'impossibilité juridique de définir les critères permettant de définir les formes sociales que peut revêtir l'exercice d'une croyance religieuse, a fortiori de distinguer une Eglise d'une secte.
La commission d'enquête a donc été confrontée dès le début de son activité au paradoxe de devoir travailler sur un secteur juridiquement inexistant. Sa position était d'autant plus délicate que, impossible à définir en droit, la notion est également difficile à manier dans le langage courant.
2.- L'imprécision et la diversité des définitions issues du langage courant
La notion de secte, même dans le langage courant, n'est pas univoque : différents niveaux d'analyse ne suffisent sans doute pas à témoigner de la diversité - et de la richesse - du concept.
Une étude étymologique montre que le terme " secte " est apparu aux alentours des XIII - XIVèmes siècles et qu'il peut être rattaché à deux racines latines : l'une le rattachant au verbe suivre, l'autre au verbe couper.
Cette hésitation sur l'origine sémantique imprègne aujourd'hui encore l'ensemble des dictionnaires.
Significative est la définition fournie par le dictionnaire Littré, pour qui la secte est " l'ensemble des personnes qui font profession d'une même doctrine " ou " qui suivent une opinion accusée d'hérésie ou d'erreur " .
Le dictionnaire Robert distingue quant à lui entre les personnes " qui ont la même doctrine au sein d'une religion " et celles qui " professent une même doctrine " .
Dans tous les cas, les deux origines supposées de la notion induisent, simultanément ou alternativement, les deux idées de croyance commune et/ou de rupture par rapport à une croyance antérieure.
C'est sur ce concept de rupture qu'insiste le dictionnaire des religions (PUF, 1984) qui définit la secte comme " Au sens originel, un groupe de contestation de la doctrine et des structures de l'Eglise, entraînant le plus souvent une dissidence. Dans un sens plus étendu, tout mouvement religieux minoritaire " .
La sociologie fournit quant à elle une définition de la secte par opposition à celle d'Eglise. C'est ainsi que Max Weber a procédé pour préciser ces deux notions l'une par rapport à l'autre : pour lui l'Eglise est une institution de salut qui privilégie l'extension de son influence, alors que la secte est un groupe contractuel qui met l'accent sur l'intensité de la vie de ses membres.
Ernst Troeltsh a poursuivi l'oeuvre de Weber et souligné que l'Eglise est prête, pour étendre son audience, à s'adapter à la société, à passer des compromis avec les Etats. La secte, au contraire, se situe en retrait par rapport à la société globale et tend à refuser tout lien avec elle, et même tout dialogue. Elle a une attitude identique à l'égard des autres religions, de sorte qu'en ce sens l'oecuménisme pourrait servir de critère pour distinguer Eglise et secte.
c) L'approche fondée sur la dangerosité des sectes
Le terme " sectaire " , apparu, lui, au cours des guerres de religion, est empreint d'une forte connotation péjorative. Il est appliqué au membre d'une secte caractérisé par son intolérance, son adhésion aveugle, son étroitesse d'esprit.
Le langage moderne a été fortement marqué par cette connotation péjorative : de nos jours, le terme " secte " fait référence à des mouvements religieux ou pseudo-religieux d'apparition récente, minoritaires, sécessionnistes ou non.
Le débat sur les " sectes dangereuses " ou les " dérives sectaires " a encore accentué l'aspect péjoratif du concept.
Plusieurs personnalités entendues par la Commission ont développé devant elle des approches de la définition des sectes fondées sur la dangerosité des mouvements. L'une d'entre elles a formalisé ainsi le résultat de cette démarche, en donnant comme définition des sectes :
" Groupes visant par des manoeuvres de déstabilisation psychologique à obtenir de leurs adeptes une allégeance inconditionnelle, une diminution de l'esprit critique, une rupture avec les références communément admises (éthiques, scientifiques, civiques, éducatives), et entraînant des dangers pour les libertés individuelles, la santé, l'éducation, les institutions démocratiques.
Ces groupes utilisent des masques philosophiques, religieux ou thérapeutiques pour dissimuler des objectifs de pouvoir, d'emprise et d'exploitation des adeptes. "
Dans une telle optique, l'accent est mis en outre sur le caractère insidieux de la dérive sectaire, car il est difficile de tracer une frontière entre le fonctionnement " légitime " et la zone dangereuse, c'est à dire entre :
- la libre association et le groupe coercitif,
- la conviction et les certitudes incontournables,
- l'engagement et le fanatisme,
- le prestige du chef et le culte du gourou,
- les décisions volontaires et les choix totalement induits,
- les recherches d'alternatives (culturelles, morales, idéologiques) et la rupture avec les valeurs de la société,
- l'appartenance loyale à un groupe et l'allégeance inconditionnelle,
- la persuasion habile et la manipulation programmée,
- le langage mobilisateur et le néolangage (la " langue de bois " ),
- l'esprit de corps et le groupe fusionnel.
On mesure à quel point il est, dans ces conditions, difficile de raisonner de manière objective, de se situer entre la banalisation et la diabolisation, entre la cécité et la tolérance abusive d'une part, la suspicion généralisée d'autre part : c'est pourtant cette voie qu'a choisi la Commission.
d) La conception retenue par la Commission
La Commission a en effet constaté que si la difficulté à définir la notion de secte a été soulignée par toutes les personnalités qu'elle a entendues, la réalité visée semble unanimement cernée, sauf naturellement par les adeptes et dirigeants des sectes qui nient ce caractère à leur groupement (tout en pouvant le reconnaître à d'autres) et préfèrent évoquer les termes d' " Eglises " ou de " minorités religieuses " .
La Commission n'a pas la prétention de réussir ce à quoi tous ceux qui travaillent sur la question des sectes, souvent depuis de nombreuses années, ne sont pas parvenus, c'est-à-dire donner une définition " objective " de la secte, susceptible d'être admise par tous. Les travaux de la Commission s'appuient donc sur un certain nombre de choix éthiques qu'elle ne cherche pas à dissimuler.
Parmi les indices permettant de supposer l'éventuelle réalité de soupçons conduisant à qualifier de secte un mouvement se présentant comme religieux, elle a retenu, faisant siens les critères utilisés par les Renseignements généraux dans les analyses du phénomène sectaire auxquelles procède ce service et qui ont été portées à la connaissance de la Commission :
- la déstabilisation mentale ;
- le caractère exorbitant des exigences financières ;
- la rupture induite avec l'environnement d'origine ;
- les atteintes à l'intégrité physique ;
- l'embrigadement des enfants ;
- le discours plus ou moins anti-social;
- les troubles à l'ordre public ;
- l'importance des démêlés judiciaires ;
- l'éventuel détournement des circuits économiques traditionnels ;
- les tentatives d'infiltration des pouvoirs publics.
Votre Commission insiste sur le fait que, la définition des sectes s'avérant à bien des égards difficile, elle a conduit ses travaux en se gardant de faire siennes les définitions des sectes proposées par ses interlocuteurs, par nature engagés, à un titre ou à un autre dans la promotion des nouvelles religions ou dans la lutte contre leurs excès - réels ou supposés --.
Elle a été consciente que ni la nouveauté, ni le petit nombre d'adeptes, ni même l'excentricité ne pouvaient être retenus comme des critères permettant de qualifier de secte un mouvement se prétendant religieux : les plus grandes religions contemporaines ne furent souvent, à leurs débuts, que des sectes au nombre d'adeptes réduit ; bien des rites établis et socialement admis aujourd'hui ont pu à l'origine susciter des réserves ou des oppositions.
Le champ de son étude a ainsi été volontairement restreint à un certain nombre d'associations réunissant, le plus souvent autour d'un chef spirituel, des personnes partageant la même croyance en un être ou un certain nombre d'idées transcendantales, se situant ou non en rupture avecles religions " traditionnelles " (chrétienne, musulmane, hindouiste, bouddhiste) qui ont été exclues de cette étude, et sur lesquelles ont pu, à un moment ou à un autre, peser le soupçon d'une activité contraire à l'ordre public ou aux libertés individuelles.
La difficulté de définir la notion de secte, qui sera pourtant utilisée dans la suite de ce rapport, a conduit la Commission à retenir un faisceau d'indices, dont chacun pourrait prêter à de longues discussions. Elle a donc préféré, au risque de froisser bien des susceptibilités ou de procéder à une analyse partielle de la réalité, retenir le sens commun que l'opinion publique attribue à la notion.
A défaut, elle n'aurait pu, constatant les difficultés rencontrées lors de la tentative de définition du phénomène, qu'interrompre ses travaux. Une telle attitude aurait sans doute dérouté, et aurait, de plus, empêché que soient analysés les réels problèmes posés par le développement d'un certain nombre d'associations.
Difficile à définir, le phénomène des sectes ne peut de surcroît - mais aussi de ce fait - être mesuré avec précision.
B.- UN PHÉNOMÈNE DIFFICILE À MESURER
Toute tentative de mesure globale du phénomène sectaire se heurte à un certain nombre d'obstacles, qui doivent être brièvement évoqués.
L'imprécision entourant la définition de la notion est bien entendu le premier d'entre eux : comment mesurer un phénomène dont il n'existe pas de définition admise par tous ?
Il est en deuxième lieu difficile de quantifier l'activité des multiples associations gravitant autour de tel ou tel mouvement, d'assimiler, par exemple, l'auditeur régulier de conférences organisées par une association proche d'une secte, à un adepte de cette dernière.
Le choix du critère servant à mesurer le phénomène est en troisième lieu lui aussi aléatoire : doit-on retenir le nombre d'adeptes ou celui des sympathisants, à supposer que l'une et l'autre de ces deux notions puissent recevoir une définition satisfaisante ? Compte tenu de l'impact familial ou social du phénomène, doit-on inclure l'entourage des personnes directement concernées pour apprécier correctement le nombre de " victimes " ?
Au demeurant, les sectes elles-mêmes ne sont pas toujours en mesure de quantifier avec une relative précision le nombre de leurs adhérents. Différents indices permettent même d'affirmer que certaines d'entre elles le gonflent artificiellement afin d'accréditer l'idée d'une audience qu'elles n'ont pas dans la réalité, alors que d'autres le minimisent volontairement dans le but de ne pas attirer l'attention des pouvoirs publics.
L'audience réelle des différentes sectes ne peut, enfin, être mesurée à l'aune de seuls critères numériques : l'implantation internationale de la secte, ses capacités financières, sa stratégie éventuelle d'infiltration contribuent pour beaucoup à son audience, sa capacité d'ingérence, sa dangerosité.
Ces réserves méthodologiques posées, il reste toutefois nécessaire d'essayer de mieux cerner, sur le plan quantitatif, le phénomène sectaire.
Deux types d'évaluation ont été communiqués à la mission : l'une résulte des observations de la Direction centrale des Renseignements généraux; l'autre, plus indirecte, des études d'un certain nombre d'experts.
1.- L'évaluation par les Renseignements généraux
Le phénomène sectaire fait l'objet, depuis une vingtaine d'années, d'un suivi régulier par les Renseignements généraux. Toutefois, l'actualité du phénomène et les moyens limités de la DCRG n'autorisent pas l'exécution fréquente de travaux de synthèse.
Deux bilans ont à ce jour été dressés, l'un dans le cadre de l'élaboration du rapport de M. Alain Vivien " Les sectes en France " , en 1982, l'autre à la demande de la commission d'enquête.
L'analyse très complète et très fine à laquelle ont procédé les Renseignements généraux retient une définition de la secte fondée sur la dangerosité supposée des différents mouvements, elle-même déduite de l'existence d'un ou plusieurs indices parmi les suivants : déstabilisation mentale, exigences financières exorbitantes, rupture avec l'environnement d'origine, atteintes à l'intégrité physique, embrigadement des enfants, discours antisocial, troubles à l'ordre public, démêlés judiciaires, détournements des circuits économiques, infiltration des pouvoirs publics. Sur ces bases, ont été recensés, dans le cadre de chaque département métropolitain, les associations remplissant l'un au moins de ces dix critères.
Ils ont de surcroît distingué, pour chaque mouvement, " l'organisation mère " des différentes " filiales " qui gravitent autour d'elle, que celles-ci soient " officielles " (antennes locales portant le nom de la secte), ou " masquées " (associations diverses, voire sociétés civiles ou commerciales).
Les différentes " organisations-mères " ont, de plus, fait l'objet d'une évaluation quantitative permettant de les répartir entre celles qui comptent moins de 50 adeptes, entre 50 et 500 adeptes, entre 500 et 2.000 adeptes, plus de 2.000 adeptes. Il est à signaler que seul le mouvement des Témoins de Jéhovah dépasse en France les 10.000 fidèles (leur nombre est évalué à 130.000).
Pour la plupart, les mouvements ésotériques ou se rattachant à l'anthroposophie (), bien que prédisposant parfois des individus fragilisés à un " cheminement sectaire " , n'ont pas été mentionnés, en raison de leur innocuité objective. De même, l'immense majorité des groupes se réclamant exclusivement du Nouvel Age, multiples et à l'audience souvent confidentielle, ont été exclus de cette étude car se situant encore aux " franges sectaires " .
L'agrégation, au niveau national, des résultats obtenus par département permet de tirer un certain nombre d'enseignements, relatifs au nombre des sectes en premier lieu, à celui de leurs adeptes en second lieu, à la dynamique du mouvement enfin.
Le nombre de mouvements recensés par la DCRG et répondant à l'un des critères de dangerosité indiqués ci-dessus s'élève aujourd'hui à 172 pour les " organisations-mères " . L'inclusion des " filiales " dans l'étude permet de constater l'existence, en France, d'une véritable " nébuleuse sectaire " comptant plus de 800 satellites.
Une étude de la répartition géographique des sectes montre que le phénomène n'a pas une ampleur uniforme sur le territoire français.
Les organisations mères se concentrent pour l'essentiel sur quatre grandes régions (carte no 1) :
- la première englobe l'Ile-de-France et ses départements limitrophes pour s'étendre jusqu'à la Manche et une partie de la Bretagne ;
- la seconde irradie autour de l'estuaire de la Gironde pour toucher le Nord de l'Aquitaine et le Sud de la région Poitou-Charentes ;
- la troisième dessine le sillon rhodanien pour s'élargir à la quasi-totalité de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur ;
- la quatrième enfin est circonscrite à deux départements lorrains, la Moselle et la Meurthe et Moselle.
A l'inverse, les régions Centre, Nord-Pas-de-Calais, Maine et Loire, Franche-Comté semblent relativement épargnées.
L'inclusion des " filiales " dans la représentation cartographique ne modifie pas la représentation du phénomène sectaire, même si elle accroît l'impression de diffusion sur l'ensemble du territoire national (carte no 2).
Cette impression est encore accrue si l'on adjoint à cette dernière représentation cartographique l'influence représentée par les Témoins de Jéhovah, dont les lieux de culte ( " salles du royaume " ) sont nombreux dans un certain nombre de départements peu touchés par le reste du phénomène sectaire, notamment le Calvados, le Finistère, les Pyrénées Atlantiques, le Doubs (carte no 3).
Même s'il est difficile de procéder à un chiffrage précis, tant il est ardu de distinguer le véritable adepte du disciple occasionnel ou du simple sympathisant, les Renseignements généraux estiment à 160.000 le nombre d'adeptes au moins occasionnels, et à 100.000 le nombre de sympathisants.
Il est cependant nécessaire d'affiner ces résultats en faisant valoir que 80 % des mouvements regroupent moins de 500 adeptes, près de 60 sectes comptant même moins de 50 adeptes. On constate donc une concentration du phénomène sectaire sur une quarantaine de mouvements, dont on verra, de surcroît, que ce sont ceux qui répondent le plus souvent à un grand nombre de critères de dangerosité.
Les listes suivantes présentent, classées par ordre alphabétique et pour chaque classe d'effectifs définie, le nom des mouvements pouvant, à l'aune des critères définis, être qualifiés de sectaires.
- Mouvements sectaires de moins de 50 adeptes :
Alliance Rose Croix / Association Recherches Culturelles
AMPARA
Association Culturelle ALPHA
Association de soutien à l'oeuvre de Sundari - L'Ecole de l'essentialisme
Association Le Droit de survie
Association spirituelle d'Haidyakhan
Centre d'applications psychiques "Raphaël"
Centre d'épanouissement et aide François de Sales
Centre de développement humain
Centre de thérapie Dalmatie
Clé de l'univers
Club prélude à l'Age d'or
Communauté de la Thébaide
Communauté Les boucheries
Cosmicia
Cosmos - Intuition - Ailes
Dakpo Shampa Kadgyu
Ecole de la préparation de l'évacuation extra terrestre
Eglise Khristique de la Jérusalem Nouvelle ordre de Raolf, d'Arnold et
d'Osmond
Eglise philosophique Luciférienne
El - Etre son corps
Emissaries of the divine light
Enseignement et thérapie de recherches évolutives
Etre-Exister-Energétique
Fondation Saint-germain
Grande loge souveraine internationale magique et theurgique de rite égyptien
- Cagliostro
Ermitage du Christ de la paix
Imagine
Insight seminars - Innergy
Institut de psychanimie
Institut de recherches psychanalytiques
Institut Frank Natale
Kofuku no kagaku (institut pour la recherche du bonheur de l'homme)
L'arbre au milieu
La nouvelle ère
Le suicide des rives
Landmark education international - Le forum
Le club des surhommes
Le village du verseau
Les amis de la confrérie Saint-Andréas
Les amis de Marie - Les pauvres de Marie
Les croisés de la nouvelle Babylone
Les jardins de la vie
Loisirs et santé - Le corps miroir
Lumière dorée
MAEV
Méthode Sylva de contrôle mental
Ordonnance des scribes scientifiques et des mystères initiatiques
Ordre des chevaliers de France et de la Trinité Sainte
Ordre du temple universel
Red concept limited
Révélation de la 7ème heure
Sanctuary
Savoir changer maintenant
Shinji Shumeikai France
Spiritual Emergence Network France - Respiration holotropique
Viveka
- Mouvements sectaires de 50 à 500 adeptes :
Amis de la croix glorieuse de Dozule
Arche de Marie
ASPIRAL
Association de défense des libertés d'expression dans l'institution française
(ADLEIF)
Association de méditation en France
Association Nouvelle Acropole France (ANAF)
Association pour l'unification du christianisme mondial
Association pour la promotion des arts industrieux (APPAI)
Association pour la recherche et l'étude de la survivance (APRES)
Association Vo Vi de France - Amis de la Science du non être de France
ATHANOR
AZAZEL INSTITUTE INC
Centre d'Etudes Gnostiques
Centre d'information OSHO
Centre de documentation et d'information et de contact pour la prévention
du cancer
Centre de méditation Mahatayana
Centre du cygne Djivana Prana - Source de vie
Centre du Paraclet
Centre international de parapsychologie et de recherche scientifique du
Nouvel Age
Cercle initiatique de la licorne Wicca occidentale
Comètes oxygènes - Le moulin du soleil
Communauté pour la propagation de la vie universelle
Communion de satonnay
Eckankar France
Eija
Energie et création - Energie et créativité
Energy world
Espace culturel Etre maintenant (ECEM)
Etude tradition et recherche en énergétique (E.T.R.E.)
Faculté de parapsychologie
Famille de Nazareth
Fédération française pour la conscience de Krishna
Fédération internationale pour le développement de l'alimentation instinctive
(FIDALI)
Fondation Elan vital
Harmonie holistique
Humana France - TVIND
Iesu no mitama kyokai (Eglise du Saint Esprit de Jésus)
Institut de recherche physique et conscience
Institut de Saint-Preux
Institut des sciences holistiques de l'Ouest
Institut théologique de Nimes
L'Eglise à Paris
La famille (ex-enfant de Dieu)
La science du mental
La voie de la lumière (unité de recherches pour l'évolution de la lumière)
La voie internationale
Le grand logis
Lectorium rosicrucianum (Rose-Croix d'or)
Lumière du Maat
Maha Shakti Mandir
Mandala 33
Mission Swmi Atmananda Atma Bodha Satsanga
Mission Timothée
Mouvement humaniste
Office culturel de Cluny - Fédération nationale d'animation
globale
Ogyen Kunzang Choling
Ordo Templi Orientis
Ordre apostolique - Therapeutic healing environment
Ordre du Graal ardent
Ordre du lys et de l'aigle
Ordre monastique d'Avallon
Ordre rénové du Temple (ORT)
Oxyon 777 (ex-Harmonia)
Paravidya sagesse suprême
Partage international communication
Philosophe de la nature
Reine de la paix - Ordre du coeur immaculé de Marie
et de Saint Louis de Montfort
Reiyukai
Saint Bani
Saman
Seimeikyo Europe
Siderella
Sister mouvement rasta
Société holosophique de France
Star's edge international - Méthode Avatar
Sukyo Mahikari - Lumière de vérité
Tradition Famille Propriété
Trans-mutations
Venture
Vital Harmony SA
- Mouvements sectaires de 500 à 2.000 adeptes :
Alliance universelle
ANTHROPOS - Association pour la recherche sur le développement
holistique de l'homme
Association Subud de France - Susila Dharma France
Association Sri Chinmoy de Paris
Culte Antoiniste
Domaine d'Ephèse
Eglise évangélique de Pentecôte de Besançon
Eglise universelle de Dieu
Eglises du Christ international en France
Fraternité blanche universelle
Fraternité Notre Dame
Invitation à la vie intense
L'oeil s'ouvre
La maison de Jean
La parole de foi - Evangélisation mondiale
Mouvement du Graal en France
Ontologie méthodique culture et tradition
Paris Dharma Sah - Lotus Sangha of European social
buddhism
Société internationale de trilogie analytique -sarl-
Union des associations centres et groupes Sri Sathya
Sai
Université spirituelle internationale des Brahma Kumaris
Vie chrétienne en France - Centre de vie chrétienne
Viswa Nirmala Dharma - Sahaja Yoga
- Mouvements sectaires de 2.000 à 10.000 adeptes :
Association Lucien J. Engelmajet
CEDIPAC SA (ex-GEPM)
Chevaliers du Lotus d'or
Communauté des petits frères et des petites soeurs
du Sacré-coeur
Eglise de scientologie de Paris
Eglise néo-apostolique de France
Eglise universelle du royaume de Dieu
Energie humaine et universelle France - HUE France
Institut de science vedique maharishi Paris - C.P.M.
- Club pour méditants ( " Méditation transcendentale " )
Mouvement Raëlien français
Shri Ram Chandra Mission France
Soka Gakkai internationale France
Enfin, le nombre des Témoins de Jéhovah peut être estimé à 130.000.
On pourrait a priori penser apprécier la dynamique du phénomène sectaire en comparant les deux bilans dressés à treize années d'intervalle par les Renseignements généraux ().
Un certain nombre de raisons interdisent toutefois de pouvoir tirer des conclusions significatives d'une telle comparaison. En effet :
- l'enquête de 1995, à la différence de celle effectuée en 1982, n'incorpore pas les résultats de l'enquête (en cours) dans les DOM-TOM ;
- la moindre sensibilisation des enquêteurs à la spécificité du phénomène sectaire n'avait pu, en 1982, permettre d'inclure dans l'étude les " filiales masquées " ;
- la qualification de certains mouvements considérés comme sectaires en 1982 (dissidences chrétiennes, anthroposophie, groupes ésotériques) a été revue en 1995. A l'inverse, de nouveaux mouvements ont été qualifiés de sectaires en 1995 alors qu'ils n'apparaissaient pas comme tels en 1982 (Association Lucien J. Engelmajer, dite " Le Patriarche " ). La question reste de surcroît pendante pour des groupements récemment apparus, qui n'ont pas été retenus en 1995 (Le Groupement, Herbalife).
Seules de grandes tendances peuvent donc être dégagées, qui peuvent être synthétisées dans le tableau ci-après :
| 1982 | 1995 | |
|---|---|---|
| Nombre de mouvements | ~ 190 | ~ 170 |
| Nombre de filiales | non estimé | ~ 800 |
| Nombre d'adeptes | ~100.000 | ~160.000 |
| dont Témoins de Jéhovah | 75.000 | 130.000 |
| Nombre de sympathisants | " 50.000 | " 100.000 |
La plus importante semble être la multiplication des " filiales " des mouvements sectaires, beaucoup plus nombreuses aujourd'hui que celles décelées en 1982, même si un dénombrement précis n'avait pas alors été effectué. Comme il a déjà été dit, le phénomène des " satellites cachés " était embryonnaire à l'époque et, de façon générale, les sectes étaient nettement moins disséminées qu'aujourd'hui. A titre d'exemple, on mentionnera que, selon la DCRG, près de 60 filiales sont rattachées à l'Eglise de Scientologie.
L'augmentation du nombre de mouvements sectaires est indéniable. Une étude typologique (cf. infra) montre que cette augmentation est due pour partie à la vigueur du courant " Nouvel Age " , qui a vu le nombre de ses structures considérablement augmenter, même si celles-ci ne rassemblent qu'un faible nombre d'adeptes.
La progression du nombre d'adeptes et de sympathisants est considérable puisqu'elle est de 60 % pour les premiers et de 100 % pour les seconds.
Même si elle ne peut être mesurée avec une exactitude scientifique, la dynamique sectaire est donc importante, quel que soit le critère retenu pour l'apprécier.
Cette appréciation est corroborée par les constatations, plus indirectes, des experts ayant étudié le phénomène sectaire.
2.- L'évaluation par les différents experts
Deux grandes associations ont aujourd'hui pour objet la lutte contre le phénomène sectaire.
La plus ancienne est constituée par l'Union Nationale des Associations pour la Défense de la Famille et des Individus (UNADFI), qui regroupe vingt associations locales, dont la première fut fondée en 1974.
C'est sept ans plus tard qu'a été créé le Centre de documentation, d'éducation et d'action contre les manipulations mentales (CCMM), à l'initiative de Roger Ikor, à la suite de la mort de son plus jeune fils, victime d'une secte.
Il est à signaler que d'autres experts disposent d'une compétence reconnue sur le phénomène sectaire : médecins, universitaires, hommes d'Eglise, journalistes, ils appartiennent aux horizons les plus divers.
Le tableau ci-après récapitule les estimations fournies sur le nombre d'adeptes de certaines sectes par un certain ombre d'ouvrages parus entre 1977 et 1987. Il montre clairement qu'en l'espace de ces dix années, le nombre supposé des adeptes de chacune d'entre elles a considérablement augmenté, exception faite de la Mission de la Lumière divine.
L'UNADFI a par ailleurs communiqué à la Commission une estimation, pour 1995, du nombre d'adeptes des principales sectes implantées en France. Ce recensement partiel fait apparaître, pour la seule trentaine de sectes citées, qui n'inclut pas les Témoins de Jéhovah, un nombre d'adeptes supérieur à 120.000. Cette estimation semble donc sensiblement supérieure à celle des Renseignements généraux, qui évaluent à 160.000 le nombre des adeptes des quelque 172 groupements qu'ils reconnaissent comme sectes.
Le même écart est perceptible pour le nombre de structures sectaires, évalué le plus souvent entre 200 et 300 (un des interlocuteurs de la Commission a même avancé le chiffre de 1.000).
La déclaration suivante, faite devant la Commission, traduit bien l'importance estimée du phénomène sectaire en même temps que la difficulté à l'appréhender.
" En quantité, il est très difficile de chiffrer le fait sectaire. Les maximalistes voient des sectes partout et considèrent qu'il y a des centaines de milliers de Français qui sont touchés. Je crois qu'il faut être plus raisonnable. Il y a sans doute des formes un peu aberrantes de religiosité qui ne sont pas pour autant des sectes, dont le comportement des adeptes n'est pas en lui même particulièrement remarquable, ni même condamnable. Ce que je dirai, c'est qu'il doit y avoir en France, à l'heure actuelle, entre 200 et 300 sectes qui ont une importance et une audience extrêmement variées, que ces milieux sont tout à fait instables, à la fois parce que certaines, comme toutes les organisations humaines, se développent alors que d'autres meurent, qu'elles sont influencées par l'étranger, ce qui signifie que des passages de populations étrangères s'effectuent et qu'en même temps des Français s'expatrient dans d'autres sites où la secte est implantée. Toutes ces associations doivent concerner, directement ou indirectement, environ un demi-million de Français. Quand je dis ``directement'', je pense bien entendu aux adeptes eux-mêmes, ceux qui sont entrés dans une secte et qui en sont sortis, à la rigueur ceux qui sont sur le point d'y entrer, mais également tout l'environnement familial et social des adeptes de sectes qui subit naturellement les répercussions des pratiques et des comportements sectaires de ceux-ci. "
LES ADEPTES DES SECTES (1) DANS LES ANNEES 1970 - 1980 : ESTIMATIONS
| Nom de la secte | Alain Woodrow | Claude Petit-Castelli | Jean-François Mayer | Janine & J. Marie Vermander | Jean Vernette René Girault |
| Les nouvelles sectes Seuil 1977 | Les sectes : Enfer ou Paradis Ed. de Messine 1977 | Les Sectes Nouvelles Cerf 1977 | Des sectes Diablement Vôtres Ed. Soceval 1986 | Des sectes à notre porte Chalet 1987 | |
| Enfants de Dieu (Famille d'amour) |
6.000 | 15.000.000 | 10.243 | - | 7.000 |
| 250 à 300 | - | - | - | 200 | |
| Adventistes du 7ème jour | 2.500.000 | - | - | - | 4.100.000 |
| 5.000 | - | - | - | 8.400 | |
| MORMONS : Eglise de J.C. des Saints derniers jours | 3.500.000 | 4.000.000 | - | 3.000.000 | 6.000.000 |
| 10.000 | - | - | - | 15.000 | |
| Témoins de JEHOVAH | 2.200.000 | 4.000.000 | - | 2.000.000 | 3.200.000 |
| 64.019 | - | - | 15.000 | 92.397 | |
| Antoinistes | 150.000 en 1900 | - | - | - | 20.000 |
| - | 20.000 | - | - | 2.000 | |
| Scientistes Chrétiens Christian Science |
1.500.000 | - | - | - | 1.500.000 |
| 2.500 | - | - | - | environ : 1.000 | |
| Conscience de KRISHNA | 5.000 | 17.000 | - | - | - |
| plusieurs centaines | quelques milliers | 450 | - | plusieurs centaines | |
| Guru MAHARAT JI Mission de la Lumière Divine |
7.000.000 | 7.000.000 | - | - | 16.000.000 |
| 2.000 | 3.000 | - | - | 1.000 | |
| MOON Eglise de l'Unification du Christianisme Mondial |
2.000.000 | 2.000.000 | de 100.000 à 3.000.000 | 600.000 | 500.000 |
| 1.000 | - | 100 à 200 | - | plusieurs centaines | |
| SOKA GAKKAI Nichiren Shoshu |
20.000.000 | 15.000.000 | - | - | 7.000.000 (Japon) |
| 1.000 | 3.000 | - | - | 6.000 | |
| Méditation transcendantale | 1.000.000 | 1.500.000 | 2.500.000 | - | - |
| 90 prof. | 20.000 | 20.000 | - | 40.000 | |
| RAELIENS | - | - | 7.200 à 10.000 | - | 5.000 |
| - | - | 2.500 | - | 1.500 | |
| SCIENTOLOGIE | 2.000.000 | 2 à 3.000.000 | - | - | 1.000.000 |
| 1.000 | + 10.000 | - | 20.000 | - | 2.000 |
Dénombrement des adeptes de sectes en 1995 par l'UNADFI
| Nom de la Secte | Adeptes | |
|---|---|---|
| France | Monde | |
| Alliance universelle | 1.000 | 2.000 |
| Antoinistes | 2.500 | 200.000 |
| Communauté des Chrétiens | 300 | 80.000 |
| Eglise du Christ de Paris | 700 | |
| Eglise du Christ scientiste | 800 | 480.000 |
| Eglise évangélique de Pentecôte de Besançon | 500 | |
| Eglise néo apostolique | 17.700 | 7.187.000 |
| Eglise universelle de Dieu | 300 | 100.000 |
| La Famille (ex Enfants de Dieu) | 250 | 12.000 |
| Fraternité blanche universelle | 20.000 | |
| Krishna | 1.000 | 80.000 |
| IVI | 7.000 | |
| Longo mai | 200 + 70 enfants | |
| Mahikari-Sukyo Mahikari | 15 à 20.000 | 500.000 |
| Mandarom ou Chevaliers du Lotus d'or | 2.000 | |
| MT Méditation transcendantale | 3.500.000 | |
| Moon ou association du Saint esprit pour l'Unification mondiale | 500 | 180.000 |
| Mormons ou Eglise de Jésus Christ des Saints des derniers jours | 25.000 | 8.406.985 |
| Mouvement du Graal | 950 | 9.000 |
| Mouvement parti humaniste | 200 | |
| Nouvelle Acropole | 10.000 | |
| Raja Yoga ou Organisation spirituelle des Brahma Kumaris | 200 | |
| Ram Chandra mission | 60 précepteurs pour 600 " Abhiasys " |
|
| Raeliens | 1.000 | 20.000 |
| Sahaja Yoga Matapi | 200 | |
| Saint Erme | 350 | |
| Scientologie | 1.000 + 6.000 clients | 11.000.000 |
| Sokka Gakkai + Nichiren Soshu | 6.000 | 17.000.000 |
Une mesure indirecte de l'activité sectaire peut être fournie par l'analyse des appels téléphoniques reçus par le centre parisien de l'ADFI qui, en 1994, s'est vu interroger sur les activités de 1.150 associations ou mouvements. Si cette mesure s'apparente plus à un sondage qu'à une analyse précise, elle permet toutefois d'apprécier le prosélytisme des différents mouvements, ainsi que, probablement, leur audience relative en région parisienne.
Consultations reçues par téléphone
dans les locaux de l'ADFI (centre parisien) et relatives à certains groupes
| 1989 | 1990 | 1991 | 1992 | 1993 | 1994 | ||
| Scientologie | 389 | 829 | 976 | 862 | 563 | 414 | |
| Témoins de Jehovah | 104 | 215 | 345 | 101 | 231 | 236 | |
| G.E.P.M. | NR | 10 | 130 | 300 | 496 | 946 | |
| Nouvelle Acropole | 20 | 59 | 118 | 125 | 118 | 82 | |
| Sahaja Yoga (Sri Mataji) | 27 | 38 | 111 | 127 | 36 | 21 | |
| T.F.P. (Avenir de la culture) | 32 | 89 | 101 | 45 | 26 | 27 | |
| Mandarom (Aumisme) | NR | NR | 97 | <10 | 48 | 42 | |
| I.V.I. | 73 | 50 | 96 | 88 | 113 | 105 | |
| Sokka Gakai | 66 | 27 | 82 | 90 | 122 | 90 | |
| Eglise du Christ | 9 | 25 | 71 | 94 | 95 | 217 | |
| Moon | 57 | 102 | 65 | 40 | 79 | 41 | |
| Krishna | 84 | 16 | 57 | 25 | 24 | 31 | |
| Ecoovie | 79 | 23 | 55 | 34 | 57 | 34 | |
| Rose Croix | 17 | 15 | 49 | 70 | 65 | 68 | |
| Rael | 24 | 40 | 44 | 70 | 48 | 110 | |
| Le Patriarche | 9 | 10 | 40 | 30 | 27 | 70 | |
| Mormons | NR | 12 | 38 | 17 | 31 | 33 | |
| Méditation transcendantale | 17 | 34 | 26 | 25 | 46 | 36 | |
| Graal | NR | 24 | <15 | 23 | 16 | ||
| Pentecôtistes | NR | 24 | |||||
| Hommes d'affaires du plein Evangile | NR | NR | 24 | <10 | <10 | 31 |
NR : non répertorié. Source : ADFI Paris
Par ailleurs, les différents experts auditionnés par la Commission ont, en règle générale, confirmé qu'au cours des dernières années, le mouvement sectaire s'est, tant en termes de structures que de nombre d'adeptes, considérablement développé, même s'ils ne disposent pas de données chiffrées précises sur cette tendance.
Au-delà des difficultés de mesure, il n'apparaît pas contestable que le phénomène sectaire est aujourd'hui en France bien réel, et qu'il semble en progression.
Par ailleurs, les caractéristiques de son évolution laissent présager des potentialités d'expansion qui ne laissent pas d'inquiéter votre commission.
C.- UN PHÉNOMÈNE EN EXPANSION POTENTIELLE
Le phénomène sectaire a connu depuis quelques décennies d'importantes évolutions qui influent sur les tendances actuellement constatées ; une appréciation prospective montre de surcroît la tendance à une expansion potentielle.
1.- Les grandes tendances actuelles
Il n'est évidemment pas possible de procéder dans le cadre de ce rapport, dont ce n'est au demeurant pas l'objet, à une étude historique du phénomène sectaire, dont les spécialistes soulignent la permanence dans le temps et l'universalité.
Tite Live dans son ouvrage " Les sectes religieuses en Grèce et à Rome " se livrait déjà à un récit circonstancié de l'affaire des Bacchanales, adeptes du culte de Bacchus.
Sous l'empire romain, les premières communautés chrétiennes furent persécutées tant à cause de leur refus du serment à l'Empereur qu'en raison des accusations de sorcellerie (réunions nocturnes) ou d'anthropophagie (rite de la communion) dont elles firent l'objet. Les procès en sorcellerie dont furent victimes au Moyen-Age jusqu'au début de la Réforme, près de 100 000 personnes en Europe témoignent de la persistance du phénomène sectaire. Les religions chrétiennes ne sont pas la seule source d'exemples : ainsi l'Islam dont un courant ésotérique est représenté par le soufisme a-t-il donné naissance à la secte des Hashishins, qui combattit les Templiers en Terre sainte.
L'évolution récente du phénomène sectaire permet toutefois de dégager un certain nombre de grandes tendances relatives respectivement à la nature des sectes, à leur organisation, aux thèmes développés par elles, à la façon dont elles sont perçues enfin.
Une étude des sectes actuellement implantées en France montre que celles-ci se sont installées en deux vagues bien distinctes.
La première remonte au début du XXe siècle, qui a vu des mouvements religieux nés pour la plupart dans des pays anglo-saxons s'enraciner dans la société française. Témoins de Jéhovah, Mormons, Pentecôtistes, Adventistes, Baptistes : tous ces mouvements issus du monde protestant vinrent joindre leur contestation de la doctrine officielle de l'Eglise à celle déjà exprimée par des groupes issus de la mouvance catholique (Antoinistes, adeptes du Christ de Montfavet).
La seconde vague déferle à la fin des années 1960, toujours en provenance des Etats-Unis, mais marquée par une plus grande empreinte orientaliste d'une part, ésotérique ou gnostique d'autre part. Relèvent notamment du premier courant l'Association internationale pour la conscience de Krishna (fondée en 1966), l'Association pour l'Unification du Christianisme mondial (AUCM, ou secte Moon) et la Soka Gakkaï.
Au titre du second courant, on citera les groupes liés à Rose-Croix, l'Eglise de Scientologie ou l'anthroposophie. D'autres sectes proposant des alternatives globales fondées sur l'écologie (Ecoovie), la croyance aux extra-terrestres (Mouvement raëlien), les techniques de méditation (Méditation transcendantale), voire la fraternité (Nouvelle Acropole) connaissent également un essor rapide.
Ce mouvement orientaliste et ésotérique ne doit pas cependant faire oublier la permanence, voire la montée en puissance, de mouvements issus du tronc judéo-chrétien, qu'ils soient millénaristes (Témoins de Jéhovah, nébuleuse des mouvements du Nouvel Age) ou guérisseurs (Invitation à la Vie Intense, IVI).
Cette évolution, tracée à grands traits, permet de dégager un certain nombre de caractéristiques :
- la prolifération croissante de ces mouvements, d'origine relativement récente. Aucune classification ni description ne peut être considérée comme définitive ou satisfaisante, tant de multiples mouvements mélangent les genres ou les influences précédemment définis : si les renseignements généraux dénombrent avec une relative précision les mouvements pouvant être qualifiés de " sectes " , toute énumération en la matière encourt le reproche d'être incomplète, car par nature limitative ;
- la place croissante que jouent dans ce mouvement les organisations d'origine confessionnelle entièrement nouvelles proposant une explication globale du monde, au détriment des organisations se présentant comme une sécession, un schisme d'une Eglise précédemment établie ;
- l'évolution dans la nature du public touché. Les mouvements protestants de la première vague recrutaient leurs adeptes dans des milieux relativement défavorisés, chez les personnes adultes, le plus souvent du sexe féminin. Les organisations s'étant développées après 1968 sont caractérisées par la jeunesse et la mixité de leur public, issu en général des classes moyennes.
Au-delà de ces éléments relatifs à la nature des sectes, on constate en général d'autres points communs qui, sans s'appliquer à l'ensemble des sectes citées ci-dessus, sont néanmoins caractéristiques d'une évolution de leurs structures et des thèmes développés par elles : c'est ainsi la façon dont sont perçues les sectes qui est profondément modifiée.
La plupart des sectes, poursuivant en cela une évolution depuis longtemps entamée, sont organisées sur un modèle pyramidal garantissant l'exercice du pouvoir au profit d'une personne (le gourou) et/ou d'une élite restreinte.
Comme toutes les structures pyramidales, elles reposent sur une coupure entre les adeptes de base et les dirigeants, tempérée par l'existence d'échelons intermédiaires, dont le nombre se réduit au fur et à mesure que l'on progresse vers le sommet.
Il s'établit entre ces différents échelons des liens complexes de dépendance, organisant la distribution des rôles, du savoir, du pouvoir. Un tel système garantit l'existence de filtres efficaces restreignant les voies d'accès au gourou ou à l'élite, protégés de la base par leur isolement et la symbolique de leur pouvoir.
Réciproquement, les adeptes sont récompensés de leur fidélité par une progression au sein de la secte, matérialisée par l'obtention de grades et de diplômes, voire par des bénéfices plus matériels. Le passage à un échelon supérieur est souvent l'occasion d'une cérémonie initiatique.
Encore convient-il de souligner que, dans bien des mouvements, coexistent plusieurs types de structures pyramidales relatives à l'organisation cultuelle de l'enseignement, des services administratifs et financiers : cette prolifération des structures rigidifie encore l'organisation décrite.
c) Les thèmes développés par les sectes
A la différence des thèmes développés par les organisations schismatiques d'Eglises établies, qui se concentrent sur un certain nombre de critiques et de propositions alternatives de nature religieuse, le discours tenu par les nouvelles sectes fait une large place au perfectionnement individuel, préféré à l'action collective ou profane.
C'est dans cet esprit que sont le plus souvent promus les thèmes de l'exemple personnel, du prosélytisme. C'est pour cette raison qu'est souvent prônée, sous des formes diverses, une certaine ascèse se caractérisant par l'abstention d'un certain nombre de pratiques (consommation de tabac et d'alcool), la promotion de nouvelles habitudes alimentaires ou sexuelles, voire la réduction du temps du sommeil.
A l'extrême, une telle ascèse peut conduire à la rupture avec les relations antérieures, au travail au bénéfice partiel ou exclusif de la secte, voire à la vie en commun. Une telle attitude de repli sur soi ou sur un groupe restreint est en contradiction avec tout engagement extérieur à la secte.
On conçoit que l'évolution considérable de la nature, des structures, des thèmes développés par les sectes modifie considérablement la manière dont elles sont perçues.
d) La perception du phénomène sectaire
Alors que jusqu'au début des années 1970, les mises en garde contre les sectes étaient avant tout le fait des Eglises, qui se situaient dans une logique résolument théologique et pastorale, les débordements de certaines organisations, les atteintes réelles ou supposées à l'ordre public ou aux libertés individuelles, ont contribué à une modification brutale de la façon dont elles sont perçues.
Ce phénomène s'est traduit par la constitution d'associations de défense (Centre Roger Ikor, UNADFI en France) et le développement d'un contentieux judiciaire relativement important. La gravité des agissements criminels de certaines sectes (attentats, suicides collectifs, assassinats) a à juste titre ému les média et l'opinion publique.
| Date | Lieu | Secte | Nombre de morts Circonstances | |
| 18/11/1978 | Jonestown Guyana | Temple du peuple | 923 | suicide |
| 03/06/1983 | Smithville (Arkansas) | Groupe Comitatus | 2 | affrontement |
| 15/05/1985 Philadelphie (Pensylvanie) | Move | 11 | affrontement | |
| 19/09/1985 Mindanao (Philippines) | Datu Mangayanon | 60 | suicide | |
| 01/11/1986 Wokayama (Japon) | Eglise des amis de la vérité | 7 | suicide | |
| 28/08/1987 Séoul (Corée du sud) | Park Soon ja | 32 | suicide | |
| 21/08/1992 Naples (Idaho) | Mouvement Identité Chrétienne | 3 | affrontement | |
| 19/04/1993 Waco (Texas) | Davidsoniens | 88 | suicide affrontement | |
| 04/10/1994 Suisse Canada | Temple solaire | 48 5 | assassinats et suicides | |
| 5/03/1995 Tokyo (Japon) | Aoum | 11 morts 5000 blessés | attentat |
Source : J.P. MORIN - Futuribles - Novembre 1994 - Tableau complété pour les événements postérieurs à 1994.
S'il convient de ne pas surestimer les risques que se produisent en France de tels débordements, une vigilance accrue s'impose.
Et si la focalisation médiatique sur des dérapages extrêmement alarmants ne doit pas conduire à couvrir d'un même opprobre toutes les sectes, elle ne doit pas non plus, en mettant en " valeur " des groupes extrêmement minoritaires, conduire à sous-évaluer les risques que font peser sur leurs adeptes des mouvements de grande ampleur et d'une dangerosité beaucoup plus considérable bien que - et en même temps, parce que - beaucoup moins évidente.
Cette remarque est d'autant plus importante que l'on peut aujourd'hui dénombrer un certain nombre d'indices qui font penser - et craindre - que le phénomène sectaire a des potentialités de développement non négligeables.
2.- Les facteurs d'expansion potentielle
Deux principaux facteurs permettent d'avancer l'idée d'une expansion potentielle du phénomène sectaire : les sectes disposent en effet aujourd'hui de moyens financiers puissants, mis au service de leur prosélytisme actif ; surtout, elles répondent à des besoins importants, bien qu'exprimés de manière diffuse.
a) La réponse à des besoins importants
Il serait faux de présenter le développement du phénomène sectaire comme se réduisant exclusivement à la manipulation de personnalités fragiles par des groupes coercitifs par l'application de techniques psychologiques éprouvées.
Une telle explication serait singulièrement réductrice d'un phénomène extrêmement complexe. La commission a pu constater que le phénomène sectaire était au contraire indissociablement lié à l'existence d'une demande, de besoins qui ne trouvent pas d'autre moyen d'être satisfaits.
Un médecin auditionné par la Commission, peu suspect de complaisance à l'égard du phénomène sectaire, a ainsi insisté sur la complexité de la dialectique entre l'offre et la demande en ce domaine : " vous rencontrez le meilleur et le pire dans les sectes (...). Parfois, par le biais des sectes, des personnes se retrouvent dans un groupe chaleureux, d'autres redonnent un sens à leur vie, d'autres encore se structurent. Parmi mes patients, certains sont entrés dans des sectes. Je ne voudrais pour rien au monde qu'ils en sortent, car cela leur sert momentanément de tuteur. Bien entendu, cela ne légitime pas l'ensemble du phénomène, mais c'est vous dire qu'il y a des aspects très positifs. Si on ne le comprend pas, on ne comprendra pas davantage le succès des sectes. Nos contemporains ne sont pas des imbéciles. S'ils se ruent par centaines de milliers dans ces mouvements, c'est qu'ils ont des raisons et surtout qu'ils y trouvent des réponses (...) " .
L'émergence de besoins spirituels nouveaux résulte de la conjonction d'un certain nombre de facteurs connus, qui ne seront rappelés ici que pour mémoire.
Il est certain que la contestation du productivisme, l'effondrement des idéologies politiques, les remises en cause du scientisme, du matérialisme, le déclin continu des religions " traditionnelles " ont fortement remis en cause le modèle sur lequel les sociétés occidentales s'étaient développées depuis le XIXe siècle.
Cet ébranlement des croyances traditionnelles et des grands principes d'organisation sociale a suscité nombre de déceptions, de frustrations, de tentatives de redéfinition. L'incertitude de l'avenir a dès lors contribué à la multiplication des groupes proposant une explication globale de l'Homme, de nouvelles religiosités.
Ce retour du religieux ou, plus précisément, du spirituel, n'a paradoxalement pas profité aux Eglises traditionnelles - et plus particulièrement en France à l'Eglise catholique, toujours confrontée à une baisse continue de la pratique religieuse et des vocations.
Il n'était évidemment pas dans le rôle de la Commission de s'attacher à une étude approfondie de ce phénomène. Nul cependant, même au sein de l'Eglise catholique, ne cherche à nier le décalage entre les attentes des fidèles ou anciens fidèles et le discours tenu par l'Eglise, même si celle-ci tente parfois de dégager sa responsabilité en accusant la mentalité contemporaine, qui vise à la " satisfaction immédiate et au confort matériel, érige la ``liberté en absolu'', sans référence à la Vérité et à des valeurs autres que celles ``de l'individu, du milieu et du groupe''. Les nouvelles formes de religiosité, le développement des sectes révèlent les lacunes de ``l'athéisme pratique'' qui se développe partout en Europe " . (conclusions du Synode Est-Ouest, 1991).
Il a résulté de l'ensemble de ces évolutions une certaine spontanéité spirituelle : la croyance est aujourd'hui vécue de manière relativement libertaire, en tout cas hors des institutions traditionnelles.
C'est sur ce terreau favorable à l'éclosion de nouveaux mouvements religieux que sont intervenus la crise économique et le bouleversement des structures familiales.
Le Rapport Vivien signalait déjà " des aspirations à plus de bonheur familial bien compris ou à plus de plénitude affective préexistant à l'entrée dans une secte et cela malgré l'apparence de relations familiales harmonieuses " . L'entrée dans une secte représente souvent une réponse sécuritaire à l'expression de besoins affectifs ou conviviaux qui ne sont pas satisfaits dans le cadre familial ou celui du travail.
Enfin, l'individualisme des années 1980 a suscité un courant prônant la transformation personnelle, l'amélioration des capacités de chacun. Il est rare que ce thème ne soit pas exploité par les associations sectaires. Ainsi que l'a précisé à la Commission une des personnalités auditionnées, " il est vrai que si l'on se mobilise, on augmente ses capacités. Les troubles fonctionnels légers - petits maux de ventre, de tête ou rhumatismes - disparaissent pour peu que l'on ait une forte motivation. Les sectes obtiennent donc des résultats. C'est vrai que l'on augmente ses capacités, c'est vrai que si l'on se mobilise autour de n'importe quoi, même le culte de la betterave, on peut devenir meilleur, plus fort, plus efficace et plus dynamique (...). Nous sommes tous tentés de développer notre potentiel. Qui d'entre nous ne le serait pas ? (...). Les personnes se ruent dans les sectes parce qu'elles ne trouvent plus dans le monde que nous leur avons construit les repères, les moyens de mobilisation, la crédibilité des appareils. Bien sûr, nous sommes lourdement responsables. On attrape les mouches avec du vinaigre. Les gens ont besoin d'idéal. On entre dans une secte avant tout par idéal. Il ne faut pas se tromper. Les sectes manient une langue de bois que l'on n'ose même plus pratiquer ailleurs ! " .
On livrera enfin le témoignage d'un ancien adepte d'une secte, particulièrement révélateur des raisons pouvant pousser des individus à s'agréer à de telles structures : " Tout d'abord, je crois qu'il y a ce mal du siècle, ce mal de vivre qui est de plus en plus présent. La cellule familiale est souvent éclatée, le père en particulier est souvent absent ou, au contraire, trop présent, par sa violence par exemple. A travers une secte, l'on recherche une famille, un père d'emprunt, une autorité, un modèle qui nous a fait défaut. Du jour au lendemain, on se retrouve avec deux cents, trois cents amis, qui vous recevront, qui vous accueilleront. Votre couvert sera mis. On vous entendra. Vous vous sentez en confiance.
Les personnes qui entrent dans les sectes sont souvent des idéalistes, des personnes qui recherchent la perfection, pas toujours, mais en partie.
Personnellement, l'éclatement familial, le désir idéaliste m'ont poussé.
Le gourou nous disait : ``Le monde va mal''. Il suffit d'allumer la télévision à l'heure des informations pour s'en convaincre. Il y a des guerres, des maladies, des problèmes partout. Le monde va mal. Que peut-on faire à titre individuel pour essayer qu'il aille mieux ? C'est ce que nous proposait le gourou.
Voulions-nous améliorer la situation de la terre, de la planète, des autres ? " Commencez par vous-même, commencez par vous transformer et vous transformerez le monde " . J'y croyais. Je me transformais pour transformer le monde " .
On conçoit dès lors que la vision du monde proposée par les sectes séduise un nombre croissant d'individus dans toutes les couches de la population française.
L'hypothèse d'un profil déterminé préexistant à l'entrée dans une secte et donc y prédisposant, est aujourd'hui largement battue en brèche. De nombreuses études ont montré que le profil psychologique des adeptes des nouveaux groupes religieux se situe dans une zone normale, même si l'existence d'un épisode dépressif semble un facteur favorable à l'attirance pour un groupe sectaire. Ainsi que le relevait le rapport Vivien, " même si on ne peut conclure sur l'existence ou non d'un profil de clientèle sectaire, il semble que des difficultés ou des souffrances aigües constituent toutefois un terreau propice. "
Il faut de surcroît signaler que le thème du perfectionnement individuel a attiré vers les sectes une clientèle qui lui était encore récemment inaccessible : celle des étudiants (cherchant à accroître leurs performances pour la réussite à un examen...), des élites intellectuelles, et notamment scientifiques.
De nombreux interlocuteurs de la Commission ont tenté d'expliquer ce phénomène par la difficulté pour certains scientifiques de supporter l'idée de doute, et, en conséquence, par leur attirance pour des mouvements proposant des explications globales. Par ailleurs, les intellectuels sont pour la plupart convaincus de leur capacité à résister aux techniques suggestives des sectes: " Qui davantage qu'un intellectuel est certain de ne pas être manipulé ? L'homme de la rue se méfiera, mais l'intellectuel dira : ``je ne suis pas manipulable''. La vulnérabilité des élites réside précisément dans la certitude de ne pas être manipulables. "
Il résulte des précédents développements qu'il est particulièrement difficile - pour ne pas dire impossible - de définir un profil des adeptes des sectes qui soit différent de celui de la population générale.
Quelques tendances peuvent néanmoins être dégagées :
- les adeptes sont majoritairement issus des classes moyennes et aisées de la société, beaucoup plus rarement des classes modestes, ce qui s'explique en partie par le souhait des sectes de rencontrer un public " solvable " ;
- si l'âge des adeptes est extrêmement variable, deux groupes semblent dominer : celui des jeunes adultes (25 - 35 ans), dans les sectes orientalistes, gnostiques ou du Nouvel Age, celui des personnes de 50 - 60 ans dans les groupes de prière ou de guérison ;
- l'adhésion à la secte représente souvent une réponse à des conflits sociaux ou familiaux auxquels le futur adepte est confronté.
Dans le même esprit, il est à noter que l'Eglise de Scientologie a précisé à la Commission que " ses adeptes appartiennent à toutes les catégories sociales. Il s'agit principalement de gens socialement intégrés et mûrs puisque leur moyenne d'âge est de 35 ans " .
B) Des techniques de recrutement de plus en plus sophistiquées
Les techniques de recrutement des sectes sont aujourd'hui largement connues. Elles ne s'appuient en aucune manière sur un processus coercitif, à la différence de certaines méthodes employées lorsque l'adepte est mieux intégré au sein de la structure sectaire, et qui conduisent à des pratiques de " captation de consentement " manifestes, comme on le verra ci-après. La particularité des méthodes de recrutement utilisées par les sectes explique la situation paradoxale du nouvel adhérent d'une secte qui se trouve être une victime consentante.
Les techniques de recrutement des sectes s'appuient sur une très grande diversité de thèmes et d'instruments ; la démarche psychologique des futurs adeptes est aujourd'hui mieux connue.
Les thèmes de propagande utilisés par les sectes sont extrêmement divers. On mentionnera, outre les thèmes religieux :
Les instruments de propagande utilisés par les sectes sont eux aussi extrêmement divers : démarchage dans la rue ou à domicile, diffusion de journaux, publicité par voie d'affichage ou de presse, conférences, cycles de formation.
Quels que soient les thèmes et instruments utilisés par les sectes, la démarche psychologique du futur adepte semble aujourd'hui mieux connue.
Ainsi que l'indique le Dr Jean-Marie Abgrall (Le cerveau prisonnier), " le recrutement d'un adepte passe par trois phases, à partir desquelles l'adhésion va s'obtenir progressivement, en même temps qu'apparaît une forme de dépendance intellectuelle et affective. Tour à tour, le nouvel adepte va être séduit, persuadé puis fasciné par la secte et ses membres recruteurs " .
La première phase du recrutement est évidemment celle de la séduction. Elle vise à proposer une alternative séduisante aux difficultés de la vie quotidienne. Il est rare que les futurs adeptes se présentent spontanément à une structure sectaire : les premiers contacts ont lieu le plus souvent à l'initiative des agents recruteurs des sectes, eux-mêmes jugés à l'aune de l'efficacité de leur prosélytisme.
Le principe de séduction veut que le premier contact soit destiné à favoriser le processus d'identification entre le recruteur et le recruté. Cette identification repose sur un certain nombre de critères permettant au futur adepte éventuel de percevoir une similitude entre lui-même et son interlocuteur. Ce sentiment peut être obtenu par des ressemblances d'attitude, l'approbation systématique du bien-fondé des interrogations exprimées par le futur adepte. La réussite de cette phase de séduction est bien sûr largement conditionnée par le choix du public au sein duquel le recrutement est opéré , et donc celui des lieux de rencontre, qui sont en général déterminés en fonction de leur densité de fréquentation. Le Dr Abgrall précise ainsi qu' " un démarchage à domicile " (type Témoins de Jéhovah) utilisera des démarcheurs en famille (père, mère, enfant, ou présumés tels), la famille recrutante étant souvent illusoire et constituée sans liens familiaux réels. L'aspect " jeune cadre dynamique " des scientologues conviendra mieux au démarchage dans des cités universitaires, des clubs de gymnastique, ou des cafés à la mode (...). Qui ne sait reconnaître les jeunes évangélistes Mormons, aux cheveux coupés ras, à l'éternel blazer bleu marine et à la cravate club discrète ? Comment ne pas noter le caractère bon chic bon genre mais un peu désuet des Témoins de Jéhovah ?
Tout ceci fait l'objet de choix délibérés, procédant d'une étude précise de l'image à transmettre à l'autre. "
Le sentiment d'identification est également obtenu par le choix des outils utilisés pour la première prise de contact : si le fameux " test de personnalité " de l'Eglise de Scientologie peut être proposé à tout passant paraissant quelque peu désoeuvré, l'organisation d'un cycle de conférences sur les civilisations antiques se prêtera plus aux préoccupations des étudiants des facultés d'histoire qu'à celles des élèves d'économie, davantage intéressés par une initiation aux techniques de communication ou d'amélioration de l'efficacité... On rappellera enfin que le principe de séduction avait été poussé dans sa logique ultime par David Moïse, fondateur de la secte Enfants de Dieu, qui avait clairement prôné la " pêche par le flirt " ou " racolage missionnaire " pour recruter de nouveaux adeptes, et dont le mouvement fut dissous en 1978 pour prostitution.
En tout état de cause, le recruteur doit disposer d'une bonne capacité à percevoir le cadre de référence de son interlocuteur, ses composantes émotionnelles.
La seconde phase du recrutement, une fois supposés établis des liens de sympathie, consiste à persuader le futur adepte de la crédibilité du discours. Lionel Bellanger (La persuasion, PUF, 1985) définit les " 4 C " de la communication persuasive saine : pour qu'un message soit persuasif dans l'hypothèse d'un libre arbitre reconnu à l'éventuel futur persuadé, il convient que ce message soit crédible (il faut qu'il puisse s'appuyer sur des preuves), cohérent (absence de contradiction intrinsèque), consistant (continuité du propos) et congruent (adéquation entre le message délivré et l'attente de celui auquel il s'adresse). L'objectif du recruteur, dans le domaine du prosélytisme, consiste à faire passer progressivement son interlocuteur du monde réel à celui des croyances, sans susciter de phénomène de rejet définitif. Ce passage progressif s'obtient par la fabulation (travestissement du réel), la simulation (crédibilisation d'un message erroné), la dissimulation, la calomnie, l'équivoque, soit un ensemble de techniques permettant de s'adapter aux attentes de l'interlocuteur, de passer de la persuasion à la mystification. Ces techniques parfaitement au point ne sont pas en elles-mêmes répréhensibles ; en tout cas, elles sont à la base des actions de marketing de tout ordre et ne tombent en rien sous le coup de la loi. Une des personnalités auditionnées par la Commission a ainsi présenté la défense qui pourrait être invoquée par les sectes : " Tout est manipulation, il n'y a rien à faire. Le commercial, le politique, le processus amoureux, la discussion démocratique, la publicité, la télévision, tout vise à manipuler les personnes. De toute façon, il ne faut pas s'affoler : tout le monde manipule tout le monde. " .
On verra que la dangerosité du discours de persuasion tenu par les sectes ne tient pas tant aux techniques utilisées, qu'aux conséquences de l'adhésion à laquelle elles ont conduit.
La dernière composante de la démarche conduisant à l'adhésion est la fascination, obtenue le plus souvent lors de la rencontre avec la pièce maîtresse de la dynamique sectaire (résultats positifs à un test, assistance à un rite, rencontre du gourou, etc...), qui introduira le caractère magique dans la relation entre le futur adepte et la secte, suscitera l'irruption dans l'univers symbolique de la secte et conduira à la volonté d'engagement.
Cet exposé rapide des traits dominants des techniques de recrutement utilisées par les sectes montre le caractère très particulier de la démarche, qui vise à obtenir le consentement exprès du futur adepte ne sont pas des techniques de coercition mais de persuasion qui sont mises en oeuvre : l'adepte est formellement consentant.
Plusieurs interlocuteurs de la Commission ont mis en évidence ce paradoxe : l'originalité des groupes sectaires réside dans le fait que, notamment lors du processus aboutissant à l'adhésion, la victime est acteur. Un certain parallélisme peut être établi avec la démarche des toxicomanes : " Nous avons des controverses avec les parents de toxicomanes. Ceux-ci pensent - d'une certaine façon à juste titre - que sans l'horrible dealer leur enfant serait un ange. Ils oublient les neuf dixièmes du trajet qu'a parcouru le malheureux enfant, responsable ou non, mais de son fait, pour se rendre dans les bras dudit dealer. Il ne faut pas exclure la part volontaire de l'adepte, qui n'est pas un imbécile que l'on manipulerait - c'est vous et moi --, mais (...) qui s'est rendu délibérément " . Dans cette optique, les recruteurs des sectes ont pu être présentés comme des " dealers de transcendance " . A cet égard, une image utilisée par une personne entendue par la Commission paraît particulièrement apte à faire comprendre le caractère conscient de la démarche du futur adepte : " les sectes ne sont pas un filet qui s'abat sur des gens, mais une nasse dans laquelle ils se rendent " .
Il est indéniable qu'un certain nombre de sectes disposent de moyens financiers particulièrement importants.
Lafayette Ron Hubbard, fondateur de la scientologie, avait d'ailleurs proclamé, non sans cynisme, dans son discours de Newark : " Si l'on veut vraiment devenir millionnaire, le meilleur moyen consiste à fonder sa propre religion. "
Ce fait est patent, reconnu par la plupart des dirigeants des sectes auditionnés par la Commission, même s'ils se sont montrés très évasifs sur les budgets exacts de leurs associations. Une appréciation de ceux-ci demeure donc largement le fait de ceux qui s'opposent aux sectes, et encourt donc le risque d'être jugée surévaluée. Cela étant, si les sectes estiment que les informations qui circulent ne sont pas conformes à la réalité, il ne tient qu'à elles de faire preuve de la plus grande transparence dans la présentation de leurs moyens financiers, ce qui est très loin d'être le cas. Elles auraient dès lors mauvaise grâce à se plaindre - ce qu'elles ne manquent pourtant pas de faire - de l'absence d'objectivité des jugements portés sur leur assise financière.
L'ouvrage collectif du Centre Roger Ikor " Les sectes, état d'urgence " comporte de nombreux renseignements permettant de prendre conscience du véritable empire financier constitué par certaines associations.
Les cas de la secte Moon ou de la Scientologie sont trop connus pour être ici rappelés.
Le CCMM estime, concernant la Méditation transcendentale, que le droit à l'initiation est fixé au quart du salaire mensuel, que le prix d'un cours de Sidhi s'élève à 40.000 F.
La même source avance, pour le mouvement raëlien, une cotisation de 3 % des revenus annuels nets pour l'admission au mouvement français, de 7 % pour l'adhésion au mouvement international et de 10 % pour l'appartenance au gouvernement mondial géniocrate.
La puissance financière de la Soka Gakkaï se déduit, selon la même source, des récents investissements immobiliers de la secte (domaine des Forges à Trets, château des Roches à Bièvres).
L'importance des sommes en jeu explique la stratégie de nombreuses associations, qui choisissent de s'implanter dans des pays dotés d'une législation fiscale " tolérante " : ainsi en va-t-il des Etats-Unis (où le premier amendement à la Constitution est interprété dans un sens extrêmement libéral), de nombreux Etats d'Amérique du Sud ou des pays européens anciennement communistes.
Les dirigeants des sectes auditionnés par la Commission n'ont en général pas nié cette puissance financière, allant même, non sans humour ou sans cynisme, jusqu'à affirmer que leurs associations ne représentent pas des religions prônant la pauvreté comme vertu.
Ils ont fait en général valoir :
- que leurs ressources proviennent des contributions volontaires versées par les fidèles en contrepartie de certains services (religieux ou non), de la vente de publications et de dons financiers émanant de particuliers ;
- que leurs comptes sont approuvés par des cabinets d'experts-comptables dont la réputation n'est plus à faire ;
- qu'ils sont en règle avec l'administration fiscale, ayant le plus souvent accepté les redressements imposés par l'administration.
Certains dirigeants vont même jusqu'à reconnaître les liens particuliers les unissant à des entreprises. Dans la contribution écrite déposée devant la Commission par l'Eglise de Scientologie de Paris, on peut ainsi lire : " De plus, comme tout citoyen, certains scientologues travaillent dans le monde des affaires et à ce titre dirigent des entreprises privées. Il leur arrive de soutenir l'Eglise par des dons financiers mais ceci n'est en aucun cas une obligation. C'est à la discrétion de la personne.
Enfin, il existe une structure appelée WISE qui regroupe des entreprises ayant décidé d'employer la technologie de management de Monsieur Hubbard et ont pour but de créer un monde des affaires où règne une plus grande éthique. "
Quant aux anciens adeptes dont la Commission a auditionné un certain nombre, il ressort de leurs témoignages :
- que le montant des contributions excède largement les services rendus... et les moyens des adeptes, souvent amenés à verser une grande part de leurs revenus aux sectes, voire à s'endetter dans des proportions difficilement imaginables ;
- que le caractère volontaire de ces contributions peut souvent être sujet à caution, tant l'état de dépendance des donateurs à l'égard de la secte conduit à s'interroger sur la permanence de leur libre arbitre ;
- que le mode de vie des dirigeants laisse présumer que l'intérêt bien compris de ceux-ci semble parfois primer les buts religieux officiellement déclarés de leur association.
Une telle situation ne laisse par d'inquiéter : en effet, les associations affectent d'importants moyens au prosélytisme et mettent de surcroît en place des structures juridiques leur permettant d'accroître les moyens dont elles pourraient bénéficier.
C'est en effet en se fondant sur une interprétation stricte du caractère cultuel des associations constituées par les divers mouvements religieux ou philosophiques que le Conseil d'Etat a jusqu'à maintenant refusé à certaines d'entre elles le bénéfice de la possibilité de recevoir des dons et legs.
L'arrêt Association fraternité des serviteurs du Monde nouveau (CE, 21/01/1983) confirme ainsi la légalité d'un décret du Premier ministre, rejetant le recours administratif de l'association contre un arrêté préfectoral lui refusant l'autorisation de percevoir un legs en considérant que " admettant même que l'association (...) ait aussi pour objet l'exercice d'un culte, il ressort des pièces du dossier qu'elle se consacre depuis sa création à l'édition et à la diffusion de publications doctrinales : qu'ainsi (...) elle n'a pas exclusivement un tel objet, que dès lors elle n'est pas fondée à soutenir que c'est à tort que le décret attaqué a confirmé la décision préfectorale lui refusant l'autorisation de recevoir un legs . "
Dans un cas de la même espèce (Association cultuelle de l'église apostolique arménienne de Paris, CE, 29/10/1990), le Conseil d'Etat, sans même mettre en avant l'existence d'une activité commerciale, confirme le rejet de la requête de l'association : " Considérant qu'aux termes de l'article 2 de ses statuts... l'association cultuelle de l'église apostolique arménienne de Paris a notamment pour but de ``promouvoir la vie spirituelle, éducative, sociale et culturelle de la communauté arménienne'' ; que l'association requérante ne peut, dès lors, être regardée comme ayant exclusivement pour objet l'exercice d'un culte... " .
C'est pour l'ensemble de ces raisons qu'un certain nombre d'associations ont choisi de distinguer au sein de leurs activités plusieurs pôles, en séparant notamment de leurs activités exclusivement cultuelles, exercées au sein d'associations cultuelles, leurs activités commerciales (édition, librairie) effectuées au sein de sociétés à responsabilité limitée.
Une telle évolution, au demeurant parfaitement légale, ne peut toutefois manquer d'inquiéter, la plupart des associations affichant clairement (et on ne peut, d'un seul point de vue juridique, le leur reprocher) leur volonté d'affecter à l'expansion de leur mouvement une large part de leurs moyens financiers : tous les dirigeants des sectes entendus par la Commission ont affirmé la vocation de leur association à se développer et à répandre leurs croyances par le prosélytisme.
L'importance des moyens dont disposent un certain nombre d'associations sectaires, dont témoigne notamment le luxe des documents présentant leurs activités qui ont été remis aux membres de la Commission, vient incontestablement renforcer le pouvoir d'attraction des sectes et augmenter l'efficacité des techniques de recrutement utilisées.
II.- UN PHÉNOMÈNE MULTIFORME AUX EFFETS COMPLEXES
Il est particulièrement difficile de dresser un tableau complet du phénomène sectaire en France, en raison de l'extrême diversité des mouvements qui le composent.
Le rapport de M. Alain Vivien répartissait, en 1982, les 116 sectes recensées en trois catégories : orientales, syncrétiques et ésotériques, racistes et fascistes.
Les Renseignements généraux ont aujourd'hui adopté une démarche qui permet d'affiner considérablement l'analyse. On exposera la méthode retenue par la DCRG et les principaux résultats de son étude, tels qu'ils ont été communiqués à sa demande à votre commission.
1.- La méthode adoptée par les Renseignements généraux
La démarche suivie par les Renseignements généraux consiste à rattacher chaque mouvement étudié à une " famille " de pensée ou de pratique. Treize qualificatifs ont été retenus pour procéder au classement, qu'il convient, pour la clarté de l'analyse, de préciser brièvement.
- Analyse des critères de qualification doctrinale des sectes
On a regroupé sous ce qualificatif les organisations se réclamant du courant néo-spiritualiste se référant à l'absolu comme " énergie-conscience " et mettant en oeuvre différentes techniques pour connecter l'adepte avec cet absolu.
Les doctrines du Nouvel âge (), popularisées par un grand nombre d'auteurs, reposent sur l'idée que le monde est sur le point d'entrer dans une nouvelle ère, celle du Verseau, correspondant à une nouvelle prise de conscience spirituelle et marquée par de profondes mutations. Elles se fondent donc sur un millénarisme pour l'an 2000 (le millenium est le règne de mille ans attendu avant le jour du Jugement dernier).
Les tenants de ces doctrines ont souvent pour objectif de définir la nouvelle religion mondiale destinée, selon eux, à se substituer aux religions chrétiennes de l'ère du Poisson qui ont elles-mêmes supplanté les religions mosaïque (ère du Bélier) et babylonienne (celle du Taureau).
Comme l'indique le dictionnaire des religions, ces doctrines se fondent sur un certain nombre de convictions, parmi lesquelles " la réincarnation et la loi du karma. La réalisation spirituelle comme objectif de l'existence individuelle et l'éveil à une conscience planétaire comme objectif de l'existence collective, la nature divine de la conscience intérieure, et le rôle du corps comme lieu d'intégration au cosmique, une anthropologie faisant place au corps subtil, éthérique, astral; et une cosmologie faisant place aux anges et aux esprits, la croyance à un Christ cosmique animant l'univers comme une énergie subtile, et à l'existence d'avatars christiques, tel Jésus, venant guider périodiquement l'humanité vers son destin spirituel " .
Ils proposent en général une organisation différente des circuits économiques, du mode de production, du commerce mondial, des rapports humains.
Le mouvement Humana France (écoles TVIND) a ainsi pour doctrine l'aide humanitaire (essentiellement consacrée aux victimes de la famine, de la guerre, de la maladie, des catastrophes), l'assistance à la promotion de projets dans le tiers-monde et d'études visant à contribuer à la recherche sur les causes de la pauvreté et de la souffrance.
Le Mouvement humaniste, fondé en 1969 par l'Argentin Mario Rodriguez Cobos, dit Silo, repose, lui, sur l'idéologie du siloïsme se donnant pour but d'éradiquer la violence et la souffrance personnelle par le développement personnel et la transformation sociale. Celle-ci est axée sur la solidarité, la non-violence active, la non-discrimination, la lutte contre les monopoles, les coopératives, l'autogestion.
On regroupe sous ces deux qualificatifs les mouvements qui, tout en se référant à la tradition chrétienne (protestante dans un cas, catholique dans l'autre) sont réunis autour de personnes (pasteurs, anciens prêtres) développant une attitude de gourou. Dans le cas des groupes " pseudo catholiques " , leur doctrine est le plus souvent tellement éloignée de la théologie de l'Eglise qu'ils sont exclus de sa communion.